Dépression et cancer

Sujet présenté par le Dr Marc WILLARD, Psychiatre, Président de l’ACCE (Association Cognitivo-Comportementale de l’Est) lors de la journée scientifique médecins-patients 2009 de l’ANAMACaP

La dépression est une maladie ancienne qui a toujours « existé ». La description de l’état dépressif est présente par exemple dans la mythologie grecque, dans l’ancien testament… C’est une maladie qui doit être diagnostiquée et traitée.

La prévalence de la maladie est de 8 % sur 12 mois, c’est-à-dire que sur une année, 8 % de la population souffre de la dépression en France.

La prévalence « vie entière » est de 19 %, c’est-à-dire que le risque pour un individu de faire une dépression est estimé à environ 20 %, soit 1 personne sur 5 a fait, fait ou fera une dépression.

Il s’agit d’une maladie extrêmement fréquente. Tout le monde peut être touché (toutes tranches d’âge, toutes catégories socioprofessionnelles, hommes et femmes).

La volonté ne suffit pas pour guérir. La dépression est une maladie grave qui possède un traitement. Les conseils que l’on peut entendre : voit du monde, bouge-toi un peu etc… » reviennent à dire à un asthmatique lors d’une crise « respire normalement ».

Selon la littérature, 20 à 25 % de patients ayant un cancer de la prostate souffrent de dépression. Ce chiffre n’est pas beaucoup plus élevé que la prévalence de la population générale. Il semble exister des différences sur l’évolution dépressive suivant les traitements proposés dans le cancer de la prostate. Ceci dit, peu d’études ont été faites de façon correctes pour évaluer le meilleur traitement possible chez un patient souffrant d’un cancer de la prostate. Il y a des lacunes à ce niveau.

  • Ralentissement psycho-moteur : qui touche à la fois le ralentissement de la pensée, de la réflexion mais aussi de l’activité motrice (les gestes de la vie quotidienne vont être plus lents).
  • Fatigue : qui ne cède pas au repos. Cette fatigue est souvent plus marquée le matin que le soir.
  • Anxiété : forme d’expression de la peur, crise anxieuse aigüe ou situations bien particulières telles que la peur des grands espaces ou des situations sociales.
  • Tristesse : importante et continuelle.
  • Incapacité à éprouver du plaisir : plus rien ne procure de plaisir, plus rien n’intéresse (aller boire un café à une terrasse, regarder la télévision, écouter de la musique etc….).
  • Hypersensibilité émotionnelle : tendance à éclater en sanglot ou rires immotivés.
  • Troubles du sommeil : de tous types mais surtout endormissement normal et réveil extrêmement matinal.
  • Altération de l’appétit : anorexie qui entraîne dans l’ensemble une perte de poids.
  • Symptômes physiques : maux de tête, douleurs articulaires, dorsales… Le plus souvent des douleurs mal expliquées par la médecine physique.
  • Problèmes sexuels : effondrement de la libido, troubles possibles de l’érection ou de l’ensemble de la vie sexuelle.
  • Troubles cognitifs
  • Pensées négatives : la vie quotidienne est vécue de façon très négative.
  • Culpabilité, dévalorisation : souvent le déprimé à l’impression d’avoir commis une ou des fautes tout à fait exagérée(s) ou imaginaire(s).
  • Idées suicidaires : le risque de la dépression est toujours le suicide. Chaque année en France, on compte 8.000 à 9.000 suicides dus à la dépression alors qu’il s’agit d’une maladie que l’on sait parfaitement soigner et guérir.

  • Depuis au moins quinze jours, presque chaque jour, presque toute la journée, éprouvez vous une tristesse inhabituelle, très douloureuse qui perturbe votre vie quotidienne ?
  • Depuis au moins quinze jours, presque chaque jour, presque toute la journée, avez-vous perdu votre intérêt pour la plupart des choses, comme les loisirs, le travail ou les activités qui vous plaisent habituellement ?

Tous les éléments de la phrase sont importants.

Si l’on répond oui à l’une de ces questions, ou aux deux, il faut en parler rapidement à son médecin traitant voire à un psychiatre. Il y a de très fortes chances qu’il s’agisse d’une dépression. Le problème de cette maladie est le non diagnostic.

  • L’anxiété : il y a toujours de l’anxiété dans la dépression mais on peut être anxieux sans être déprimé. Cela se soigne également mais très différemment.
  • La tristesse : il s’agit d’un vécu émotionnel, d’une réponse émotionnelle à une mauvaise nouvelle. C’est une émotion, cela ne se soigne pas. Il faut différencier la tristesse de la dépression.
  • Le pessimisme : certaines personnes ont des traits de personnalités tels qu’elles ont une vision négative de la vie quotidienne. Elles ont toujours été comme ça et le seront toujours. Ce n’est pas la peine d’essayer de les changer.
  • La dysthymie : il s’agit d’un état dépressif modéré, d’une déprime qui évolue depuis plusieurs années alors que la dépression est une rupture par rapport à un état antérieur (ce n’est pas quelque chose que l’on a toujours connu), qui survient de façon relativement rapide et qui va être constant : tous les jours, toute la journée.

Pourquoi fait-on une dépression ?

On dit que cette maladie est multifactorielle car elle provient de plusieurs origines :

  • Biologiques : il s’agit d’un facteur que l’on ne connaît pas bien. Y aurait-il une cause génétique avec une susceptibilité chez certaines personnes ? Ce n’est pas clair. Une chose est sûre, cela ne répond pas aux lois classiques de la génétique.
    On retrouve quelques perturbations dans la biochimie du cerveau. On sait en particulier qu’il pourrait y avoir un lien avec le taux de sérotonine (substance chimique sécrétée dans le cerveau pour faire passer l’information d’un neurone à un autre). Tous les médicaments antidépresseurs utilisés agissent en modifiant ce taux.
  • Environnementales : certains évènements de vie sont associés de façon fréquente à des états dépressifs. Par exemple : il y aurait un peu plus de dépressions liées aux problèmes professionnels, chez les patients atteints d’un cancer etc….
  • Psychologiques : cause évidente à l’origine des dépressions.

Pour qu’un état dépressif s’installe, il faut dans l’ensemble une interaction de ces facteurs. Un traitement à priori bien mené va s’intéresser à la biologie avec des médicaments, aux causes environnementales en tentant de modifier certains facteurs de stress et à la psychologie du patient.

  • La diminution des renforcements positifs : on a constaté que lorsqu’un patient n’avait pas de « renforcements positifs » (= activités plaisantes, compliments, interactions sociales insuffisantes…), il risquait une dépression.
  • L’impuissance apprise : exemple : lorsque l’on a l’impression que quoi que l’on fasse, rien ne change.

Les erreurs de logique :

  • L’inférence arbitraire : isoler un évènement et en tirer une conclusion. Exemple : ce matin j’ai croisé une fille dans la rue qui m’a sourit ⇒ elle doit être amoureuse de moi.
  • La surgénéralisation : on généralise une situation. Exemple : je lance une pièce en l’air, elle tombe deux fois sur pile ⇒ c’est qu’elle doit toujours tomber sur pile.
  • L’abstraction sélective : retenir dans des évènements un détail et ne retenir que ce détail.
  • La maximalisation (du négatif) et la minimalisation (du positif) : Cette erreur est extrêmement fréquente. Exemple de la maximalisation : lorsque l’on est au volant de notre voiture et que l’on est en retard ⇒ « tous les feux sont rouges et en plus la voiture de devant n’avance pas ! » C’est entièrement faux. Les feux rouges ont la même durée que les autres jours, simplement notre état d’esprit focalisé sur notre retard ne retient que les informations qui vont dans le sens de notre émotion dominante. Exemple de la minimalisation : la personne en état de dépression est persuadée que dans sa journée il ne s’est passé que du négatif.
  • Le raisonnement dichotomique : c’est le raisonnement du tout ou rien. Les choses ne sont pas simplement blanches ou noires mais il y a toutes les nuances de gris qui existent.
  • La personnalisation : s’imaginer qu’un certain nombre d’évènements sont directement dirigés contre soi.

Ce type d’erreurs de logique, on en fait tous, toute la journée mais chez la personne déprimée, il y en aura un peu plus et elles vont toujours dans le même sens. Cela conduit à l’élaboration de la conviction dépressive, à cette fameuse coloration de l’humeur avec une vision qui est totalement noire.

Il existe quatre grandes familles de schémas cognitifs :

  • Dépendance et autonomie : personne qui a tendance à penser qu’elle ne peut rien faire par elle-même. Elle a besoin de l’aide d’autrui pour réussir. Elle est dépendante, en manque d’autonomie.
  • Affection ou attention : personne qui, pour se sentir bien, a besoin d’être au centre de l’attention ou qui a besoin « qu’on l’aime ».
  • Sentiment de déficience : personne persuadée d’être incapable.
  • Attentes très élevées : personne qui pense toujours devoir être la meilleure.

  • Le sujet : « je ne vaux rien »
  • Son environnement : « tout va mal »
  • L’avenir : « le futur est sans espoir »

BECK est considéré comme le plus grand psychologue du 20ème siècle. Il a beaucoup travaillé sur le traitement de l’information dans la dépression.

C’est en essayant de remanier les pensées du sujet que l’on va pouvoir aider le patient.

Pharmacologique :

  • A priori, l’administration d’un traitement antidépresseur de façon prolongée. N.B. : plus de la moitié des patients déprimés n’ont pas de traitement antidépresseur. L’observance du traitement chez le patient déprimé est dramatique car on sait qu’il y a moins de 10 % des patients en France qui ont un traitement adapté (sur une durée suffisante, à une quantité suffisante). La moitié des patients à qui l’on prescrit des antidépresseurs (données de la sécurité sociale) ne vont pas au-delà de 1 mois de traitement. Or, on sait que dans le traitement pharmacologique de la dépression, il faut au moins 6 mois de traitement. Son efficacité est visible entre la 4ème et la 6ème semaine.
  • Les autres médicaments sont à éviter dans la mesure du possible (lutte contre l’anxiété, somnifères).
  • Les compléments alimentaires ou la phytothérapie ne sont d’aucune utilité pour lutter contre la dépression.

Psychothérapique :

Les thérapies cognitives et comportementales ont démontré scientifiquement leur efficacité.

Elles permettent :

  •  de modifier les comportements qui ont été altérés par la maladie dépressive (reprendre des activités par des stratégies)
  • d’agir sur les pensées (les erreurs de logiques, les pensées négatives)
  • de se confronter à un vécu émotionnel (exemple : par rapport à l’annonce de son cancer, aux pertes liées à son cancer etc…)

Recommandations de la HAS (Haute Autorité de Santé) :

  • Début du traitement : antidépresseurs et/ou psychothérapie
  • Après 4 à 8 semaines : réévaluation de la réponse au traitement
  • En cas de réponse positive : consolidation du traitement (6 mois à 12 mois) qui permet d’obtenir la guérison et l’arrêt du traitement.

On parle beaucoup des dépressions comme d’une maladie récidivante. Mais ce qui provoque la récidive c’est le traitement trop court. Il est important de bien prendre le traitement et de façon suffisamment prolongée sinon cela fragilise le patient.
Exemple : une personne se casse la jambe. On lui pose un plâtre. Elle ne va pas avoir l’idée de l’ôter seule une semaine après sous prétexte qu’elle n’a plus mal.
Dans la dépression, certains patients pensent au bout de 3 semaines qu’elles vont bien et trouvent logique d’arrêter seule le traitement. Dans l’exemple précédent, si la personne ôte son plâtre trop tôt et se refracture la jambe, cette 2ème fracture sera plus difficile à soigner. Il en est de même pour la dépression.

  • Basée sur l’hygiène de vie : le sommeil, l’alimentation, l’activité physique, le comportement social (le patient déprimé ne doit pas s’isoler. La place des associations de malades est très importante).
  • La gestion émotionnelle : il ne faut pas fuir devant ses émotions, il faut savoir les accepter et les gérer sans se laisser déborder.
  • Les stratégies de coping : apprendre à faire face, développer des stratégies de résolution de problèmes face à des difficultés de vie quotidienne pour y répondre. Ces stratégies se cherchent à plusieurs, avec l’aide d’un médecin, d’un psychiatre, au sein d’une association.

Pourquoi soigner une dépression dans le cadre d’un cancer de la prostate par exemple :

  • Pour améliorer l’observance du traitement du cancer à tous les niveaux : adhésion au traitement, régularité du traitement, choix éclairé du traitement.
  • Soigner la dépression donc améliorer la qualité de vie du patient.
  • Et surtout, pour prévenir le suicide

  • Par la stratégie psycho-éducative : le drame de la dépression c’est le non diagnostic et la non compliance au traitement. Les gens ne sont pas suffisamment informés de ce qu’est une dépression, de la nécessité de la traiter et des conséquences que cela peut avoir. Plus la population sera informée plus on aura de chance de bien soigner ces personnes.
  • Par le diagnostic précoce

Questions-réponses :

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Dans les modifications comportementales de la dépression, on peut devenir agressif. C’est un symptôme de la maladie et dès que celle-ci est soignée, le patient n’est plus agressif.

Docteur Willard

Oui, selon les formes de dépression, on peut opter pour une approche pharmacologique ou psychologique ou pour l’association des deux. Selon les recommandations : pour les formes les plus sévères, un traitement antidépresseur est impératif. Pour les formes légères : il ne faut surtout pas administrer d’antidépresseurs. Et pour les formes modérées, le traitement peut varier.

Docteur Willard

Certains médecins ne sont pas plus à l’aise que les patients sur l’expression émotionnelle. Nous sommes issus d’un pays, d’une culture, où l’on n’exprime pas vraiment nos émotions cependant les médecins sont d’année en année de mieux en mieux formés et préparés.

Docteur Willard

En parler

Permanences d’accueil, groupes de parole, entretiens individuels

www.psychisme-et-cancer.org
Centre Pierre Cazenave
80, rue de la Colonie
75013 PARIS
01.43.13.23.30

En savoir plus

  • « La dépression comment en sortir », de Christine Mirabel-Sarron, aux éditions Odile Jacob (livre grand public, par la spécialiste française de la question).
  • www.info-depression.fr : site d’information sur la maladie dépressive où l’on peut également commander gratuitement un petit ouvrage édité par le Ministère de la Santé : « la dépression, en savoir plus pour en sortir ».
  • www.aftcc.org (site de l’association française de thérapie cognitive et comportementale. Permet d’obtenir une liste de professionnels formés.
  • SOS dépression : 08.92.70.12.38